Economie « sans esprit » et données cognitives

L’une des évolutions les plus spectaculaires de l’économie et des sciences de la décision est l’émergence et le développement rapide de l’économie dite « comportementale » et de la neuroéconomie. Ces domaines soulèvent plusieurs questions méthodologiques, dont certaines sont, aujourd’hui, discutées intensivement. L’une d’entre elles est la question de la pertinence épistémologique de données non-comportementales ou « cognitives », c’est-à-dire des données qui portent sur les processus et états cognitifs en jeu dans la prise de décision. F. Gul et W. Pesendorfer (2005/2008) ont sévèrement critiqué l’idée que ces données pourraient être pertinentes pour l’économie et les sciences de la décision. Leur critique est devenue le point focal d’une littérature méthodologique très active. Dans cet article, nous reconstruisons et discutons les thèses et les arguments de Gul et Pesendorfer. Si certains d’entre eux ne sont pas satisfaisants, ces auteurs mettent au jour, selon nous, une réelle difficulté que nous appelons le problème des liaisons manquantes et que nous discutons.

From Utilitarianism to Paternalism: When Behavioral Economics meets Moral Philosophy

La plupart des économistes comportementaux considèrent que leurs résultats expérimentaux ont des implications normatives de nature paternalistes. Ces derniers tendent en effet à défendre l’idée que les résultats de l’économie comportementale impliquent logiquement l’extension du champ d’intervention de l’État dans le fonctionnement de l’économie de marché. Cet article montre que cette conclusion dépend d’un raisonnement normatif implicite difficilement défendable en raison de l’adhésion de l’économie comportementale à l’économie du bien-être standard. On propose une reconstruction de la défense du paternalisme par les économistes comportementaux en termes de fonction de bien-être social comportementale à maximiser et tenant compte du fait que les individus font des choix incohérents. Cependant, cette défense nécessite une théorie des préférences rationnelles dont l’économie comportementale est dépourvue. Il est de plus montré que la défense du paternalisme dans un cadre welfariste amène à ignorer la dimension de la personne en tant qu’agent. D’autres défenses du paternalisme sont envisageables mais elles impliquent en toute probabilité l’abandon par l’économie comportementale normative du welfarisme.

Au fondement de l’altruisme : le lien comme fin

Lorsque l’économie comportementale a voulu s’inspirer des recherches sur l’empathie pour modifier le modèle de l’homo œconomicus en interaction, elle s’est heurtée à l’impossibilité de penser les émotions dans le cadre d’une théorie des préférences sociales toujours ancrée dans la rationalité du modèle individualiste interactionniste de la théorie des jeux. Cette impossibilité est due au fait que la théorie des jeux tout d’abord, puis l’économie comportementale ensuite, n’ont pas voulu remettre en question l’objectif fondamental de l’individu lorsqu’il agit en interaction avec les autres. Or, se pencher sur la question des émotions et de l’empathie émotionnelle en particulier devait amener à remettre en question les ressorts du comportement. Que nous disent en effet les autres sciences du comportement ? Que si la survie de l’organisme est sans doute un objectif fondamental et commun à tous les êtres vivants, ce dernier tire par ailleurs sa spécificité de mécanismes fondamentaux et pré-câblés qui le spécialisent pour la vie en interaction avec ses semblables. Grâce à ces mécanismes fondamentaux l’espèce humaine a pu élaborer des modes de coopération productifs et sociétaux à grande échelle. Nous proposons en conséquence un changement de perspective en économie comportementale qui permettrait de considérer que l’objectif ultime de l’individu en société n’est pas d’assurer sa survie et ses besoins, mais de créer et d’entretenir le lien aux autres.