Economie « sans esprit » et données cognitives

L’une des évolutions les plus spectaculaires de l’économie et des sciences de la décision est l’émergence et le développement rapide de l’économie dite « comportementale » et de la neuroéconomie. Ces domaines soulèvent plusieurs questions méthodologiques, dont certaines sont, aujourd’hui, discutées intensivement. L’une d’entre elles est la question de la pertinence épistémologique de données non-comportementales ou « cognitives », c’est-à-dire des données qui portent sur les processus et états cognitifs en jeu dans la prise de décision. F. Gul et W. Pesendorfer (2005/2008) ont sévèrement critiqué l’idée que ces données pourraient être pertinentes pour l’économie et les sciences de la décision. Leur critique est devenue le point focal d’une littérature méthodologique très active. Dans cet article, nous reconstruisons et discutons les thèses et les arguments de Gul et Pesendorfer. Si certains d’entre eux ne sont pas satisfaisants, ces auteurs mettent au jour, selon nous, une réelle difficulté que nous appelons le problème des liaisons manquantes et que nous discutons.

Neurosciences et politiques publiques : vers un nouvel interventionnisme économique ?

Les neurosciences sont utilisées en économie dans l’objectif d’améliorer la compréhension et la description des choix individuels. Elles permettent aussi d’évaluer la rationalité des décideurs et de réguler les comportements. Cet article analyse les implications normatives de la neuroéconomie, en dégageant les apports des neurosciences à l’économie du bien-être et à l’économie publique. L’interventionnisme économique défendu par les neuroéconomistes (par exemple, Bernheim et Rangel 2004) y est interprété comme une politique caractéristique du néo-libéralisme, au sens qu’en donne Michel Foucault (1978b). Si la neuroimagerie ne permet pas de « manipuler » directement le cerveau des décideurs, elle offre en revanche la possibilité de détecter le caractère pathologique ou irrationnel de certaines conduites. Ce diagnostic justifie une régulation comportementale du bien-être, qui doit être distinguée du paternalisme libertarien de Sunstein et Thaler (2003). Dans les deux cas, c’est l’environnement plutôt que le décideur lui-même qui est la cible de l’intervention, mais la justification théorique n’est pas la même. Pour les neuroéconomistes, l’irrationalité d’un comportement tel que l’addiction ne résulte pas d’un biais cognitif de l’individu, mais de son interaction avec un environnement pathologique. Les réflexions normatives des neuroéconomistes s’inscrivent dans le prolongement théorique des réflexions de Michel Foucault sur la biopolitique et le néolibéralisme (Foucault 2004b). Notre étude vaut ainsi comme une contribution à l’étude de la gouvernementalité. Elle nous conduit à défendre une interprétation non-réductionniste des rapports entre savoir et pouvoir chez Foucault.

Au fondement de l’altruisme : le lien comme fin

Lorsque l’économie comportementale a voulu s’inspirer des recherches sur l’empathie pour modifier le modèle de l’homo œconomicus en interaction, elle s’est heurtée à l’impossibilité de penser les émotions dans le cadre d’une théorie des préférences sociales toujours ancrée dans la rationalité du modèle individualiste interactionniste de la théorie des jeux. Cette impossibilité est due au fait que la théorie des jeux tout d’abord, puis l’économie comportementale ensuite, n’ont pas voulu remettre en question l’objectif fondamental de l’individu lorsqu’il agit en interaction avec les autres. Or, se pencher sur la question des émotions et de l’empathie émotionnelle en particulier devait amener à remettre en question les ressorts du comportement. Que nous disent en effet les autres sciences du comportement ? Que si la survie de l’organisme est sans doute un objectif fondamental et commun à tous les êtres vivants, ce dernier tire par ailleurs sa spécificité de mécanismes fondamentaux et pré-câblés qui le spécialisent pour la vie en interaction avec ses semblables. Grâce à ces mécanismes fondamentaux l’espèce humaine a pu élaborer des modes de coopération productifs et sociétaux à grande échelle. Nous proposons en conséquence un changement de perspective en économie comportementale qui permettrait de considérer que l’objectif ultime de l’individu en société n’est pas d’assurer sa survie et ses besoins, mais de créer et d’entretenir le lien aux autres.