Kolm et le démembrement de la propriété de soi. Une justification “libérale” de la redistribution des revenus

Jean-Sébastien Gharbi

Résumé

Le concept de propriété de soi occupe une place tout à fait centrale dans les débats sur les fondements philosophiques des théories libérales de la justice sociale. Le but de cet article est de mettre en évidence l’intérêt, l’originalité et la portée de la position qu’adopte Serge-Christophe Kolm (2005) vis-à-vis de ce concept. Le démembrement de la propriété de soi est, en effet, l’une de ses propositions majeures, tant par elle-même, que par les conséquences qu’elle a en termes de redistribution des revenus et d’égalisation des libertés individuelles de choix.

Plan

  • Introduction
  • 1 -Démembrement et propriété de soi
    1. 1.1 -Le « démembrement » de la propriété de soi
    2. 1.2 -Locataire partiel de soi
  • 2 -Le modèle Elie de redistribution des revenus
  • 3 -Un libéralisme peu « classique »
    1. 3.1 -Le problème de l’« esclavage des talentueux »
    2. 3.2 -Le sophisme du libéralisme classique
  • 4 – Kolm et les libertariens
    1. 4.1 -Le libertarisme de droite
    2. 4.2 -Le libertarisme de gauche
  • Conclusion

Article

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Références

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Mots-clés

Redistribution des revenus, Propriété de soi, Libéralisme, Elie, Kolm (Serge-Christophe)

Individu et société selon Walras

Les analyses modernes présentent l’équilibre général comme un archétype de l’individualisme méthodologique, permettant la conciliation des intérêts individuels grâce au marché. Cet article vise à montrer l’originalité et la spécificité du traitement de cette question par Walras. On montre d’abord que Walras considère que l’individu (soi-même) et la société (les autres) sont des données naturelles, qui coexistent nécessairement, récusant ainsi une ontologie individualiste. Mais Walras récuse aussi le holisme et il développe une analyse qui fait de l’individu et de l’État deux entités complémentaires et inséparables. Il en découle une vision du rôle économique de l’État très éloignée du libéralisme fondé sur l’individualisme. L’État doit intervenir pour rendre possible la libre entreprise en organisant les marchés et en maintenant la concurrence. Et, pour ce faire, l’État doit disposer de ressources propres, obtenues non pas grâce à l’impôt, mais par l’étatisation du sol.

Plan

  • Introduction
  • L’ontologie et la vision du monde de Walras
    • L’ontologie walrassienne
    • Individus et société
  • La théorie vraie d’une société juste
  • Walras, entre holisme et individualisme
  • Le rôle économique de l’État selon Walras
    • Le rôle de l’État dans le fonctionnement d’une économie de marché
    • Les revenus de l’État
  • Conclusion

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Fondements libéraux du revenu de base. Une argumentation combinant philosophie et économie

Claude Gamel

Les débats entre libéraux sur la justice sociale ont beaucoup alimenté la réflexion contemporaine sur le revenu de base (ou allocation universelle). Cette notion est présentée ici comme relevant de « l’économie de l’égalitarisme libéral », dont le point d’ancrage se situe dans l’œuvre philosophique de Rawls. Celui-ci n’est certes pas partisan de l’allocation universelle, mais sa pensée offre néanmoins un cadre général adéquat pour l’étudier, en particulier par la hiérarchie des principes de justice qu’il défend (1). Au troisième niveau de cette hiérarchie, l’interprétation à donner au « principe de différence » a suscité la controverse des « surfeurs de Malibu », par laquelle Van Parijs a pu défendre le caractère inconditionnel de l’allocation universelle (2). Reste alors à passer de la philosophie à l’économie du revenu de base, en montrant comment ce dernier peut être considéré comme une variante précise d’impôt négatif sur le revenu. A ce stade, une relecture de l’intuition de Friedman sur la question aboutit à considérer l’allocation universelle comme un « crédit d’impôt universel » (3). En conclusion, pour les démocraties libérales et dans le cas de la France, sont esquissées quelques observations prospectives sur une éventuelle application d’une telle conception du revenu de base (4).

Mots-clés

Libéralisme, Revenu de base, Inconditionnalité, Crédit d’impôt universel

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A Theory of Real Freedom: Toward a Growth-Oriented Liberalism

Résumé

Quelle est la nature de la liberté réelle (réelle) dans notre société ? Je présenterai ici une nouvelle théorie du libéralisme que j’appelle « libéralisme orienté vers la croissance ». D’abord, j’examine le concept de liberté positive et négative d’Isaiah Berlin et je pose la question fondamentale en matière de liberté, à savoir que la liberté est un idéal paradoxal. J’identifierai deux paradoxes : l’un porte sur la liberté ordinaire et les valeurs sophistiquées, l’autre sur la question de la libération et de l’apathie des individus ou des populations. Comment pouvons-nous surmonter ces paradoxes ? Pour répondre à cette question, j’examinerai l’argument de Charles Taylor sur la liberté positive (liberté) et en élargirai les implications. Le paradoxe est d’autant plus lorsqu’il s’agit de communautés, comme la société japonaise. Au-delà du mode de pensée communautaire de Taylor, par exemple, je construis une nouvelle théorie de la liberté en proposant de suivre trois principes : le principe de la vertu (estime de soi), le principe du changement générateur et le principe de la différenciation. Je soutiens que la pierre de touche d’une société libre dépend de la façon dont nous concevons notre gouvernance sociale sur la base de ces principes.

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JEL Codes: Z10, B25.

Prolegomenon to the social philosophy of John Dewey

Résumé

John Dewey a depuis longtemps été reconnu comme un des plus grand philosophes américains. Pourtant, sa philosophie social a été mal jugée, particulièrement dans son influence sur une grande partie de la pensée communautarienne. L’objectif de cet article est de proposer une nouvelle lecture du libéralisme suppose de Dewey, en insistant sur la question de la nature humaine, des norms sociales, de la moralité, des droits, du contrôle social, du rôle des institutions et de la place de l’Etat. On voit alors que Dewey a fait évoluer sa perception de l’homme comme fondamentalement être collectif (appartenant à une communauté) et, ce faisant, a introduit une place pour le role de l’Etat dans sa capacité à orienter les comportements vers des fins sociales, apparemment sans se soucier du fait que cela conduirait, au final, à la perte de cette individualité qu’il cherchait à protéger.

Mots-clés

John Dewey, libéralisme, communautarisme, ordre spontané, ordre construit

Classification JEL : B31, D72

Le partage des raisons

Véronique MUNOZ-DARDE

Résumé

Pour une théorie de la justice comme équité, l’accusation la plus dommageable est celle selon laquelle les prémisses normatives de la théorie seraient d’emblée inéquitables. Or c’est précisément un doute de ce type qui fut formulé dès la publication de la Théorie de la justice, et qui conduisit en particulier Thomas Nagel à demander si la liste des biens premiers distribués par les principes de la justice rawlsiens aurait été élaborée à partir de prémisses biaisées et inéquitables. C’est cette critique qui nous occupe, avec une attention particulière à la réponse apportée par Rawls dans ses derniers écrits et dans sa définition d’un libéralisme dit « politique ». Alors que la plupart des critiques ont considéré que Rawls opérait un retrait, limant de sa théorie beaucoup de ce qui la rendait ambitieuse et égalitaire, au profit d’une plus grande attention au pluralisme des valeurs, il faut au contraire voir dans cette évolution la volonté d’approfondir l’intention libérale initiale de la théorie rawlsienne de respecter les individus et les différences individuelles. Le libéralisme politique part des raisons que nous partageons, quelle que soient nos valeurs et notre conception de la vie bonne, pour construire un cadre de justice dans lequel nous puissions tous nous épanouir. Il vise donc à réconcilier l’attrait de l’égalitarisme avec le respect dû à chaque personne en étendant la sollicitude à l’égard de chaque personne à l’exigence de justification égale des principes de justice aux individus.

Mots-clés

biens premiers, liberté, libéralisme

Classification JEL : B31.

Rawls a-t-il une conception de la citoyenneté ?

Résumé

La conception traditionnelle de la citoyenneté : intégration et création d’une communauté nationale solidaire, ne doit-elle pas être profondément modifiée en l’absence d’homogénéité culturelle des populations concernées ? A ce souci, Rawls répond par une solution complexe qui est celle d’un libéralisme « politique » dans lequel les questions politiques essentielles qui concernent, par exemple, la Constitution ou les débats de principe, seraient réglées grâce à des principes dérivés de la conception que les citoyens se font d’eux-mêmes : comme des personnes libres et égales, donc sans faire intervenir de référence à des valeurs personnelles ou à des conceptions substantielles du Bien. Cette solution implique donc une conception de la citoyenneté qu’à partir d’une réflexion sur le dialogue entre Habermas et Rawls, on cherchera à dégager, plutôt du côté d’une réinterprétation de la « position originelle » que dans la conception politique de la personne que Rawls propose.

Mots-clés

pluralisme, droits, bien, participation politique, constitution, identité morale, « position originelle », républicanisme, libéralisme.

Classification JEL : A12, B31.

Adam Smith, précurseur des philosophies de l’histoire

Résumé

L’œuvre smithienne doit être lue comme un système reposant sur des principes épistémiques clairement identifiés unifiant les différents champs exploratoires : la morale, le droit et l’économie. Ces principes renvoient à la vision du monde d’Adam Smith, dans laquelle le Créateur a conçu les éléments du système, et particulièrement les hommes, de telle sorte qu’ils remplissent naturellement ses objectifs. Cette conception téléologique s’applique à l’histoire et à sa philosophie, dans des termes qui trouveront écho chez Kant et Hegel. L’articulation de l’histoire et de l’économie permet de définir un cours idéal du développement économique, mais aussi de comprendre la formation de cycles historiques qui marquent la lente et progressive marche vers le Progrès. Les tensions entre un cours idéal et un cours réel de l’histoire invitent alors à réinterpréter ses positions sur l’Etat et sa place dans la société marchande.

Mots-clés

Adam Smith, philosophie de l’histoire, libéralisme, matérialisme historique, ruse de la raison, main invisible, développement économique, théorie des quatre stades, lumières écossaises

Classification JEL : B12, B31

Comment peut-on être parétien ? L’économie du bien-être de l’utilitarisme au libéralisme

Résumé 

L’économie du bien-être parétienne est généralement conçue comme une variété de l’utilitarisme classique caractérisée seulement par des hypothèses différentes à propos de l’information dont disposent les décideurs. Mais on montre ici que ces hypothèses conduisent à une transformation plus profonde du sens de cette théorie quand leurs conséquences sont étudiées à la lumière d’un principe de « validité informationnelle » qui est implicite mais dont l’importance est trop méconnue. L’application de ce principe fait converger les prescriptions parétiennes et libérales et l’économie du bien-être parétienne apparaît essentiellement comme le moyen de donner un contenu conséquentialiste à un libéralisme déontologique.

Mots-clés

économie du bien-être parétienne, utilitarisme, conséquentialisme, libéralisme.